Réunion de la délégation Inde du 8 avril 2010
Réunion de la délégation Inde, le 8 avril 2010, à 10h15 :
Intervention de Karima Delli, membre de la délégation :
« Monsieur le Président, mes chers collègues,
Monsieur Watson, merci à vous et au bureau de la délégation de m’accorder ce temps pour vous faire part de mon séjour à Bhopal il ya un mois.
Suite à l’invitation du mouvement indien Ekta Parishad et d’une association française, Gandhi International, je me suis rendue en Inde, plus exactement à Bhopal, capitale de l’Etat du Madhya Pradesh située à 600 km au Sud de Delhi, du 28 janvier au 6 février derniers, pour assister à un colloque sur l’économie non-violente. Au-delà des débats très enrichissants auxquels j’ai pu participés sur ce thème, notamment pour lutter contre la crise financière et réduire les inégalités sociales et environnementales, la célébration de l’anniversaire de la mort de Gandhi m’a permis de découvrir une autre manière de penser le monde basée sur le respect et la solidarité, valeurs phares de l’Union européenne. Je me suis engagée à vous faire part des demandes qui m’ont été faites, notamment sur deux aspects que je partage donc avec vous aujourd’hui :
-tout d’abord un incroyable mouvement, Ekta Parishad, assez emblématique de la réalité de la société civile indienne actuelle,
-ensuite la réalité sordide du site de la catastrophe industrielle de Bhopal qui, 25 ans après les faits, reste en l’état : une tragédie sans fin.
1. Alors, tout d’abord Ekta Parishad :
« Forum de l’unité » en Hindi, Ekta Parishad est un mouvement populaire, fondé en 1991 en Inde, dont l’objectif principal est d’aider le peuple à contrôler les ressources qui lui permettent de subsister, la terre, l’eau et la forêt.
Ce mouvement aide de nombreuses communautés indiennes marginalisées (dalits, ou « intouchables », paysans sans terre, peuples tribaux) à mener des actions collectives pour demander au gouvernement indien l’application des lois pour une redistribution équitable des terres et des ressources naturelles.
Alors que l’Inde nous est souvent présentée comme une puissance globale émergente, il ne faut pas oublier sa face cachée : une immense fracture sociale. La malnutrition et l’insalubrité sévissent et dans les mégapoles, les bidonvilles poursuivent leur développement anarchique. Dans les campagnes où vivent encore 800 millions d’Indiens, la discrimination économique empêche la majorité des paysans d’être propriétaires des terres qu’ils cultivent. Les paysans sans terre sont environ 300 millions – soit pratiquement 3 Indiens sur 10 – chiffre en augmentation de 2 millions chaque année. L’exode rural amplifie le phénomène et entraine un développement urbain anarchique et la multiplication des bidonvilles.
Aujourd’hui, Ekta Parishad travaille donc dans 12 Etats de l’Inde, soit environ 30% du territoire, en contact direct avec des milliers de villages et environ 5 millions d’Indiens parmi les plus marginalisés.
Rajagopal P. V. est le fondateur et président d’Ekta Parishad. Leader charismatique qui a su porter son combat sur la scène internationale, celui-ci est surnommé le « nouveau Gandhi » et est devenu un interlocuteur incontournable du gouvernement indien pour toute question concernant l’accès à la terre et les populations marginalisées .
En octobre 2007, Ekta Parishad a organisé une grande marche (photo), Janadesh 2007 (« verdict du peuple » en hindi), qui a regroupé pendant 26 jours quelques 25 000 personnes dans le Nord de l’Inde, entre Gwalior et Delhi, pour réclamer une véritable réforme agraire favorable aux paysans sans terre. À l’arrivée dans la capitale, de nombreux citoyens indiens et internationaux, ainsi que près de 100 000 participants, ont rejoint les marcheurs pour une manifestation pacifique dans la joie et en musique. Suite à cette marche, Ekta Parishad a obtenu du gouvernement la mise en place d’un comité spécial pour la redistribution des terres aux communautés marginalisées injustement expropriées. Mais cela n’a pas été suivi de suffisamment d’effets pour l’organisation. Ekta Parishad a donc décidé de réitérer sa démarche.
C’est pourquoi en octobre 2012, le mouvement organisera une nouvelle marche non-violente, la Jan Satyagraha (« recherche de la vérité »), qui veut cette fois regrouper plus de 100 000 personnes durant un mois sur 350 km, jusqu’à Delhi.
J’ai déjà rencontré Rajagopal P.V. plusieurs fois et il m’a souligné la nécessité d’un soutien international le plus large possible.
Ce mouvement est emblématique des contradictions et combats de la société civile de l’Inde contemporaine, et son président, Rajagopal P.V., est un des personnages clefs de la société civile indienne actuelle.
C’est pourquoi lors de la visite de notre délégation en Inde, je souhaitais éventuellement proposer une rencontre avec monsieur Rajagopal et des cadres d’Ekta Parishad, afin d’échanger notamment sur la question de l’accès aux ressources naturelles pour les habitants des zones rurales indiennes.
Plus d’informations sur www.ektaparishad.com
2. Ensuite, concernant le site de Bhopal :
Je rappelle juste succinctement les faits, mais il s’agit tout de même, ne l’oublions pas, d’une des plus grandes catastrophes industrielles de l’histoire :
En 1978, Union Carbide Corporation (UCC), multinationale américaine, construit une usine à Bhopal pour accompagner la «révolution verte» de l’Inde et produire deux pesticides, le Temik et le Sevin: 5000 tonnes par an, à base d’isocyanate de méthyle (MIC), dérivé du phosgène -ou «gaz moutarde»- utilisé comme arme chimique lors de la Première Guerre mondiale.
Ce produit extrêmement dangereux doit être réfrigéré à 0°, et en très petite quantité. Mais UCC ne prend aucune précaution. L’entreprise, alors déficitaire, fait des économies sur la prévention des risques. La direction prend notamment la décision d’arrêter la réfrigération du tank contenant le MIC.
Et le 3 décembre 1984, un peu avant minuit, se produit alors le désastre: une fuite d’une cinquantaine de tonnes d’isocyanate de méthyle et autres produits réactifs produisent un nuage toxique qui se disperse sur la ville encore endormie. 20.000 personnes meurent sur le coup et les jours suivants. Environ 500 000 habitants subissent dans les mois et les années qui suivent des effets néfastes sur leur santé.
25 ans après, rien n’est résolu: des pesticides ont été laissés sur place et ont contaminé les nappes phréatiques, à l’origine d’une 2ème génération de victimes (anormalités congénitales, cancers…). Cela fait donc 25 ans que des personnes meurent quasiment tous les jours: on estime à 25 000 le nombre de morts depuis la catastrophe…
Pour cette catastrophe, Union Carbide Corporation a versé 470 millions de dollars d’indemnités, sans aucune obligation de réhabilitation du site, avec l’accord du gouvernement indien. 570.000 habitants ont touché en moyenne 500 dollars de compensation pour toute leur vie. En comparaison, pour la catastrophe d’AZF en France, qui a fait 30 morts, Total a déboursé environ 2 milliards d’euros pour indemniser victimes et sinistrés.
J’ai eu l’occasion de visiter le site les 3 et 4 février derniers, et c’était véritablement bouleversant: ces hectares de terres laissés à l’abandon ont été réinvestis par des habitants des bidonvilles alentours, y faisant paître leurs chèvres et jouer leurs enfants (photo), ce alors qu’aucune opération de décontamination n’a été entreprise depuis 1984.
On peut y voir des dizaines d’enfants jouant, bien souvent les pieds nus, aux milieux de ruines industrielles encore gorgées de gaz toxiques. Le site, bien qu’entouré de murs et barbelés, est facilement accessible et les autorités locales font montre d’un laxisme assez problématique. Babular Gaur, membre du gouvernement régional du Madhya Pradesh chargé des victimes de Bhopal, a par exemple récemment déclaré:
« A part quelques fuites de kérosène, tout est propre. Allez frotter la terre contre votre bouche, votre visage, et si jamais il vous arrive quoi que ce soit, alors prévenez-moi ».
Face à ce sombre constat, que faire ?
1.La déclaration écrite sur le 25e anniversaire de la catastrophe de Bhopal, en date du 23 novembre 2009, portée par notre président Graham Watson et Lena Kolarska-Bobińska, est malheureusement arrivée à échéance avec seulement 65 signatures. Il me semble donc urgent d’en proposer une nouvelle et d’inciter le maximum de parlementaires à la signer. Ce document permettra d’informer l’opinion publique sur la situation actuelle des victimes et sur la mobilisation de notre délégation sur cette question.
2.Il me semble également nécessaire de nous rendre sur place afin de rencontrer les syndicats de victimes, les victimes elles-mêmes, les personnels soignants dans les hôpitaux et les autorités indiennes. Ainsi, si nous consultons l’ensemble des acteurs, cela nous permettra notamment de renforcer le rôle de l’Europe en matière de prévention des risques industriels.
3.Il n’est pas possible de fermer les yeux sur une éventuelle troisième génération de contaminés. Il est de notre devoir de pousser à ce que Dow Chemical, qui a racheté Union Carbide en 2001, mette enfin en place les moyens financiers nécessaires à la décontamination totale du site et à l’indemnisation substantielle des milliers de victimes de la catastrophe. Rappelons que Dow Chemical a réalisé en 2008 un chiffre d’affaires de 39 milliards de dollars.
4.Enfin il faut donner aux habitants vivant autour de l’usine un accès à une potable en quantité suffisante.
Cela ne pourra se faire qu’en obligeant le gouvernement indien à répondre aux besoins vitaux de sa population.
J’invite ainsi la délégation à organiser une visite du site et une rencontre avec les organisations locales et les autorités, à Bhopal, lors d’un prochain déplacement.
Alors que l’Union européenne s’apprête à signer avec l’Inde un accord de libre-échange d’ici la fin de l’année, nous ne pouvons pas continuer de faire comme si les victimes de la catastrophe de Bhopal n’existaient pas. Notre délégation a pour responsabilité que les générations futures n’aient pas à subir encore les retombées de cette catastrophe.
Je vous remercie de votre attention. »












