« 60 ans d’Europe: Quelle Europe voulons-nous bâtir? »
Intervention de Karima au colloque « 60 ans d’Europe: Quelle Europe voulons-nous bâtir? », organisé à Lille les 30 et 31 mars 2010:
Table ronde: 60 ans d’Europe et les Jeunes:
« En 2008, dans une tribune parue dans le journal Le Soir, le journaliste Edwy Plenel écrivait ces mots:
« L’Europe politique est née d’une lucidité. Du regard de démocrates et d’humanistes européens sur l’histoire de leur continent, sur ses rêves et ses folies, ses merveilles et ses catastrophes. Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, ce sont des Européens, notamment le juriste français René Cassin, résistant de la première heure dans cette France libre qui était alors immigrée précaire en Grande-Bretagne, qui ont dessiné un nouvel horizon universaliste. Ils ont d’emblée placé la barre très haut, sachant d’expérience douloureuse qu’aucune grande civilisation ou grande nation n’est à l’abri du pire. Car ils ne pouvaient plus se raconter d’histoires, croire que les démocraties sont éternelles ou prétendre que la culture est un antidote à la sauvagerie : l’Europe dont ils sortaient, et qu’ils voulaient faire oublier en en refondant une autre, avait bel et bien enfanté ces nouvelles barbaries modernes qui eurent partie liée, l’impérialisme et le nazisme, des massacres coloniaux au génocide juif. »
Ce sont ces valeurs de paix, de démocratie, d’humanisme et de solidarité entre les peuples, qui ont fondé l’Europe il y a 60 ans. Aujourd’hui, pour notre génération, l’Europe est avant tout un espace de liberté et de prospérité dans lequel nous avons toujours vécu.
Pourtant, notre génération, censée être plus proche de l’Europe, plus européenne, plus europhile, tend à se méfier de l’Europe, à bouder cette Europe, qui ne répond plus aux défis nouveaux. Aux dernières élections européennes, en juin dernier, le taux d’abstention a atteint le triste record de 81% chez les jeunes de 18 à 34 ans en France. Cette abstention doit nous alerter, et devrait alerter les élus et les responsables politiques européens, sur la situation difficile que connaissent les jeunes, partout en Europe, dans cette période de crise économique, sociale et écologique. Les jeunes attendent des réponses concrètes aux défis qui se présentent à eux, et qui marqueront les décennies à venir.
De plus en plus, les jeunes font l’objet d’un véritable bizutage social. Ce sont les doubles journées – moitié à la fac moitié chez Mac Do ou à la caisse des supermarchés -, c’est l’humiliation quotidienne des jeunes qui galèrent et qui doivent arrêter leurs études pour gagner leur vie. Ce qu’on voit sur les campus, ce sont énormément de doctorants ou post-doctorants, qui approchent la trentaine, et qui malgré leur excellent bagage universitaire n’ont connu que des contrats précaires.
Pour la recherche, l’Europe a son mot à dire. Le programme cadre pour la recherche et le développement pour 2007 – 2013 est doté de 50 milliards d’euros. Le programme suivant sera négocié dans les prochains mois.
Le plus frappant a lieu à l’entrée du marché du travail. Derniers arrivés, les jeunes sont très souvent les moins bien lotis: mauvaises conditions de travail, faibles rémunérations, multiplication des emplois précaires, multiplication des CDD, multiplication des stages… La génération des 18-30 ans est devenue une véritable « Génération précaire »!
Depuis quelques années, le chômage des jeunes ne cesse d’augmenter. En regardant les chiffres de plus près, aujourd’hui ce sont près de 40% des jeunes en Espagne, plus de 24% en Italie, et 25% en France qui sont au chômage, soit un taux moyen en Europe de 21,4%. La conséquence directe de cette situation, c’est que la pauvreté se rajeunit. Les jeunes sont surreprésentés parmi les pauvres: en 2008 le taux de pauvreté des moins de 18 ans atteignait 20%, alors qu’il était de 15% sur l’ensemble de la population.
Les inégalités se creusent aussi à cause du logement: en plus d’être une « génération précaire », notre génération est une « génération galère ». La bulle immobilière a rendu l’accès au logement plus difficile pour les nouveaux arrivants. En France, 1 sans-domicile sur 4 a moins de 25 ans. Les jeunes dépensent 4 fois plus d’argent pour pouvoir se loger que la moyenne de la population, et pour des logements aux surfaces plus petites et de qualité bien souvent médiocre.
Et puis, après l’échec du sommet de Copenhague, notre génération est aussi celle qui devra subir les conséquences de l’inaction des responsables politiques et de l’aggravation des dégradations environnementales, du réchauffement climatique, de la perte de biodiversité, des pollutions de toutes sortes qui sont responsables des maladies du mode de vie, comme les cancers générationnels. Nous sommes aussi la « génération effet de serre ».
Crise économique, crise sociale, crise écologique: nous vivons dans la crise depuis que nous sommes nés. Et l’Europe, aujourd’hui, a les moyens d’apporter des réponses à ces défis, mais il faut qu’elle en ait la volonté politique.
2010 a été déclarée « année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale », et 2011 sera « l’année européenne du volontariat ». Sur ces deux années, les jeunes sont une cible privilégiée des politiques européennes. Mais ces politiques ne peuvent se faire sans les jeunes. Faire de la politique autrement, ce n’est pas seulement un slogan, c’est réellement une volonté de changer la façon dont on prend les décisions politiques, non pas pour les gens, mais avec les gens.
Aussi, il est pour moi essentiel de venir partager avec vous aujourd’hui vos expériences, votre vécu, et aussi vos attentes par rapport à cette Europe en mutation. A cette jeunesse, les pro-européens n’ont souvent proposé que des rêves calibrés clé en mains. Ils ont proposé l’image de L’Auberge espagnole, où des jeunes européens viennent faire leur master ensemble dans une immense colocation de 150 m² en plein cœur de Barcelone. Cela ne concerne pas beaucoup d’Européens…
La politique européenne en faveur des jeunes, et en particulier de la mobilité des jeunes, est déjà forte d’une trentaine d’années d’expériences. La plus aboutie d’entre elles est celle du programme ERASMUS, lancé en 1987, et qui a déjà bénéficié à près de 2 millions de jeunes européens depuis sa création. Cependant, ce programme a ses limites: malgré un budget alloué de près de 7 milliards d’euros pour la période 2007-2013, il ne concerne qu’une catégorie restreinte de jeunes, les étudiants des universités, et ne permet pas à tous d’y accéder en raison des coûts encore importants restant à la charge des familles.
Un autre programme, LEONARDO, concerne plus particulièrement l’enseignement et la formation professionnels, mais ses objectifs manquent d’ambition et ses moyens sont trop limités pour permettre une réelle mobilité des jeunes apprentis. Aussi la mobilité en Europe reste encore réservée à une élite de jeunes inscrits dans des filières universitaires longues ou dans des grandes écoles, de type Sciences Po.
Enfin, il existe également un Service volontaire européen, mais dont le cadre n’est pas encore harmonisé et dont les financements dépendent encore de la bonne volonté des états membres, ce qui n’est pas pour faciliter les démarches et l’accès à ce type d’expérience. L’année européenne du volontariat en 2011 sera, je l’espère, l’occasion d’avancer sur ce thème.
Enfin, il faut également insister sur le droit à la formation tout au long de la vie, et sur la possibilité d’avoir à accès à une expérience de mobilité européenne à tout âge, aussi bien pour se former que pour participer à des activités volontaires, et ne pas limiter leur accès aux seuls jeunes.
En attendant, dans quelques semaines, le Conseil européen adoptera définitivement la stratégie de l’Union pour les dix prochaines années, ce qu’on appelle la stratégie post-Lisbonne ou stratégie 2020. Ce doit être l’occasion pour les jeunes européens que nous sommes de dire quelle Europe nous voulons pour demain et pour après-demain, quels projets nous voulons porter pour enfin nous sentir européens, et faire que les générations futures se sentent fières d’appartenir à un collectif d’hommes et de femmes, uni-e-s dans la diversité, au sein d’une Europe solidaire.
Pour que l’Europe vive, pour qu’elle devienne l’échelon politique de référence pour les gens de notre génération, il faut en finir avec l’élitisme de l’Europe. En finir avec ce face-à-face hors-sol entre lobbys, commissaires européens et ministres nationaux, où les parlementaires sont marginalisés et l’opinion publique, elle n’est même pas informée de ce qui se passe. »









