Pour une économie non-violente: réduire les écarts de richesse et sauver la planète
Intervention de Karima Delli au Colloque organisé à Bohpal pour une « économie non-violente ».
« Avant toute chose, je voudrais vous remercier de m’avoir invitée et vous dire que c’est pour moi un honneur d’être parmi vous aujourd’hui.
Je tiens à commencer ma réflexion par une phrase du Mahatma Gandhi : « il y a assez de biens dans le monde pour les besoins de tous, mais pas assez pour l’avidité de chacun. »
Cette avidité dont parle Gandhi, où la trouve-t on aujourd’hui?
Il faut bien voir tout d’abord que la majeure partie de la population de la planète souffre aujourd’hui de LA CRISE, une crise globale (écologique, sociale, économique et financière et alimentaire): les charrettes de licenciements, le chômage de masse et l’insécurité sociale traumatisent des régions entières un peu partout. En de multiples endroits comme dans de nombreux pays du Sud, l’exode rural pousse vers les grands centres urbains des millions de personnes qui viennent grossir les bidonvilles et se retrouvent à vivre dans des conditions indignes et dégradantes, sans parler de la dégradation environnementale que cela entraîne.
En matière de biodiversité, alors que cette année 2010 a été déclarée « année de la biodiversité », on assiste impuissant à ce que certains spécialistes nomment déjà la sixième grande extinction des espèces. En matière de biodiversité, nous sommes très loin de remplir les objectifs qui avaient été fixés aux niveaux national et international.
Quant au réchauffement climatique, on peut sans risque qualifier d’échec la grande conférence internationale de Copenhague qui vient de se dérouler en décembre dernier pour se clore sur l’absence d’un accord global chiffré et contraignant. Mais attention, un échec pour les dirigeants des grands Etats de la planète, certainement pas pour le mouvement social et la société civile qui ont su se mobiliser et permettre une prise de conscience globale et inconnue jusqu’alors de la nécessité d’agir contre le réchauffement climatique.
Si l’on cherche à observer l’ensemble de la crise afin de repérer ce qui la rend systémique et ce qui est commun aussi bien à la crise écologique, qu’à la crise sociale ou à la crise financière, une caractéristique commune est observable et peut être résumée par un mot: inégalités. Les inégalités se creusent et les écarts de richesse explosent.
Le programme des Nations unies pour le développement (PNUD) avait par exemple souligné que trois personnes au monde avaient réussi à gagner le revenu cumulé des 48 pays les plus pauvres et que 225 personnes avaient l’équivalent du revenu de 2 milliards et demi d’êtres humains. Ces 2 milliards et demi d’êtres humains vivent eux avec 1 ou 2 dollars par jour. Ce sont les « exclus » du système! Ce système néolibéral actuel considère qu’ils n’ont aucune utilité, ils ne sont pas assez rentables,
Dans cette logique, tout est marchandise, même les hommes. Et à l’autre bout de la chaîne, quelle utilité ont ces milliardaires en dollars qui accumulent une grande partie des richesses produites?
Bernard Liétaer, ancien responsable de la banque centrale de Belgique, a mis en évidence que sur les 3 200 milliards de dollars qui s’échangent chaque jour quotidiennement sur les marchés financiers, seulement 2,7 % correspondent à des biens et des services effectifs, donc à de l’économie réelle. Le reste n’est donc que spéculation. Alors à quoi servent-ils tous ces accumulateurs de profits, notamment les 225 personnes dont je parlais?
C’est ici que l’on touche au cœur du sujet et à cette « avidité » dont parle Gandhi: oui il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour l’ensemble des êtres humains, mais non il n’y en a pas assez pour satisfaire le besoin d’accumuler de quelques-uns.
Nous sommes tous d’accord ici sur le constat: c’est la crise, la planète souffre, les inégalités explosent et on ne va pas pouvoir continuer éternellement sur cette voie de la croissance à tout prix et du profit à court terme. Mais est-on d’accord sur les solutions à mettre en œuvre pour tenter d’enrayer ce phénomène?
Lorsque certains se retrouvent avec des avoirs colossaux, ces personnes n’ont même plus la possibilité de les recycler dans l’économie réelle. Le résultat, c’est l’économie spéculative qui tourne en boucle sur elle-même, et on assiste alors à un phénomène d’hyper-inflation, hyper-inflation qui aggrave d’autant les conditions de vie des plus démunis. Pour faire simple, les riches provoquent des crises payées par les pauvres.
C’est ce qui s’est passé dans la crise des subprimes aux Etats-Unis, due tout autant à la spéculation immobilière qu’au développement du crédit à la consommation totalement détaché du revenu réel des ménages américains. D’autant que leurs salaires n’augmentent plus, voire baissent, toujours parce que certains riches, les actionnaires des grands groupes, pour avoir un taux de croissance des dividendes à deux chiffres, demandent à ce que les entreprises rognent sur tout, et principalement la masse salariale.
La démesure est donc au cœur de la crise systémique que nous traversons, et nous sommes bien loin d’en avoir tiré toutes les conséquences. On le voit avec les histoires de bonus des traders qui repartent de plus belle, et l’hypocrisie des réponses du G20.
Si l’on regarde l’Inde maintenant, selon les statistiques officielles de la Banque mondiale, qui prend en compte les personnes vivant avec moins de 1 dollar par jour, 390 millions de personnes sont pauvres en Inde aujourd’hui. Il y a par exemple des milliers de paysans indiens qui, étranglés par les dettes, sont acculés au suicide. L’Etat du Maharastra a recensé près de 4100 morts volontaires en 2004, cinq fois plus que dans les années 1990. Depuis 2002, un paysan indien se suicide toutes les trente minutes dans le pays. En dix ans, nous en sommes à quelques 100 000 agriculteurs qui se sont suicidés.
A l’autre bout de la chaîne, sans même parler de Mittal qui fait parti du gratin des milliardaires les plus riches de la planète, environ un million d’ingénieurs indiens ont un revenu égal ou supérieur à 25 000 dollars annuels. Le nombre de millionnaires en dollars augmente dans toutes les grandes villes, pas seulement à New-York, Paris, Londres ou Tokyo, mais aussi à Bombay, Delhi, Bangalore, Calcutta…
Mais ces inégalités ne sont pas seulement immorales, elles sont dangereuses pour la planète et pour l’environnement.
J’en viens à parler de mon ami Hervé Kempf, spécialiste sur l’environnement, qui a publié en 2007 un livre absolument génial: « Comment les riches détruisent la planète ».
Il part d’un économiste suédois de la fin du 19e siècle, malheureusement oublié aujourd’hui, Thorstein Veblen, qui décrit le moteur de l’économie comme n’étant pas la loi de l’offre et de la demande mais plutôt le phénomène d’ostentation: « Je veux ce que mon voisin a de mieux que moi et que je n’ai pas. Et je veux voir l’envie dans l’œil de mon voisin moins pourvu que moi. »
A partir de là se déclinent toutes les modes de consommation, bien plus basés sur l’envie et l’ostentation que sur les besoins, à partir du moment où bien entendu les besoins vitaux de nourriture et de logement sont remplis. « Les plus riches ne s’offrent plus seulement le dernier ordinateur ou le nouveau téléphone portable hi-tech, mais multiplient les yachts, les jets privés, les maisons de campagne? Alors, je veux la même chose car c’est un gage de réussite sociale ». Et l’homme est toujours à la recherche de l’admiration de ses contemporains. Partant de ce raisonnement, Kempf en conclut que ce sont d’abord les riches qui détruisent la planète, car ils imposent, bien souvent contre leur gré d’ailleurs, leur logique de consommation à outrance, au-delà des limites fixées par la biosphère.
Faut-il donc continuer ainsi à laisser s’enfoncer dans l’indécence et les comportements anti-écologiques toute une classe sociale à la dérive? Si ces personnes se montrent incapables de s’autolimiter, n’ayons pas peur des mots, et taxons-les!
Il s’agit d’opérer une « révolution culturelle » consistant à ridiculiser le mode de vie des plus riches de nos contemporains pour éviter que les autres classes sociales soient tentées, dès qu’elles accèdent à un petit pécule, de les imiter. Ceci est finalement très gandhien: s’autolimiter le plus possible et étendre son message par l’exemplarité. Or comme la majeure partie de nos riches d’aujourd’hui n’en ont nullement l’intention, il faut réhabiliter l’impôt et les taxer.
C’est le message que nous avons cherché à faire passer durant la campagne des Européennes de juin dernier avec le Collectif Sauvons les Riches! Nous prônions le revenu maximum d’un montant de 30 fois le revenu médian, ce qui correspond en Europe à quelques 44 000 euros par mois, et concerne ainsi un peu plus de 0,9% des riches en France par exemple. Roosevelt l’a fait aux Etats-Unis au sortir de la Grande Dépression, en 1942, et aujourd’hui Obama ou le gouvernement des Pays-Bas tentent de mettre en place des mécanismes semblables.
Il s’agit donc maintenant de mettre en œuvre au niveau des institutions européennes le revenu maximum européen. Ce sera un travail de longue haleine, mais nous comptons bien initier le processus et inviter la société civile dans le débat politique.
Nous avons d’ores et déjà un rapport sur les politiques de rémunérations des dirigeants des grandes entreprises dans lequel nous comptons bien incorporer cette solution. C’est une première étape. On nous rétorquera que les plus riches quitteront l’espace européen, mais si parallèlement ma collègue Eva Joly et quelques autres portent l’estocade contre les paradis fiscaux, ils n’auront guère beaucoup de lieux où se réfugier.
Parallèlement à la bataille dans les institutions, nous devons continuer nos actions sur le terrain, pour que l’opinion publique soit de plus en plus favorable, ce qui est d’ailleurs de plus en plus le cas, à taxer les plus hauts revenus. Ce n’est pas une mesure anecdotique, car elle porte une charge symbolique immense pour réellement mener la bataille contre l’explosion des écarts de revenus et pour sauver la planète.
Gandhi avait bien raison, nous devons désormais nous armer d’outils pertinents, comme le revenu maximum, pour lutter contre l’avidité humaine.
Je vous remercie.























